Famille chrétienne? – Texte de la conférence de Mgr Paglia

Famille chrétienne ?
L’Évangile de la famille dans un monde globalisé

 Une conférence de Mgr Vincenzo Paglia,
Président du Conseil pontifical pour la famille,
à l’église Saint-Jacques à Liège, le 26 mai 2014

Mgr Vincenzo Paglia

Dans quelques mois, se réuniront à Rome, autour du pape François, les présidents des conférences épiscopales du monde entier, avec des experts et quelques familles, afin de célébrer le Synode extraordinaire sur le thème : Les défis pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation. Depuis plusieurs mois, la Secrétairerie du Synode examine les réponses au questionnaire qui a été envoyé aux communautés chrétiennes dans le monde concernant le mariage et la famille. Le Pape a voulu que le débat commence par une vaste consultation auprès des familles sur leurs situations concrètes dans le contexte globalisé d’aujourd’hui. Cette analyse devrait permettre au Synode ordinaire du mois d’octobre 2015 de proposer des pistes sur la façon dont la « famille chrétienne » peut être une « bonne nouvelle » pour ce monde qui est le nôtre. Dans ce contexte, des initiatives de ce genre sont d’autant plus appropriées. Chaque église locale doit, en effet, faire face à cette question, d’autant plus que nous sommes au milieu d’une transition historique difficile, dans laquelle la famille est, elle aussi, impliquée dans une situation de profond changement.

Une situation paradoxale

Devant nos yeux, la crise profonde que la famille traverse partout dans le monde est évidente, en particulier là où le niveau de vie augmente. L’hégémonie d’une culture de l’individualisme et du consumérisme –qui va de pair avec la mondialisation du marché pur et simple– semble avoir pour premier effet l’affaiblissement d’abord, et la destruction de la famille ensuite, et avec la famille, la destruction de toutes les formes de vie associée stables. Il ne s’agit pas d’un projet explicite, parce que tout le monde se rend compte de la grande utilité de l’institution familiale dans la création d’une forme stable de tissu social. La crise est plutôt la conséquence d’une série de processus économiques, sociaux et culturels mis en mouvement par le progrès économique et la modernisation culturelle.

Le paradoxe qui en découle est le suivant. D’une part, on accorde une grande valeur aux relations familiales, jusqu’à en faire la clé du bonheur et le lieu de la sécurité, du refuge, du soutien pour notre propre vie: toutes les études mettent la famille au sommet des aspirations des hommes et des femmes d’aujourd’hui. En France et en Italie, pour ne prendre que deux exemples, environ 75 pour cent des jeunes en âge de se marier voudraient le faire et rester ensemble pour la vie entière. D’autre part, la famille est devenue le carrefour de beaucoup de fragilités : les relations sont en train de s’effondrer, les ruptures conjugales sont de plus en plus fréquentes, et avec elles, l’absence d’un des deux parents. Les familles se dispersent, se divisent et se recomposent. En outre, constituer une famille et la faire durer devient une entreprise difficile, en tout cas peu probable. Au point que beaucoup adoptent une stratégie de réduction des dommages: puisque personne ne peut dire comment cela finira, mieux vaut ne pas se marier. Ceux qui affirment que « la déflagration des familles est le problème numéro un de la société d’aujourd’hui » n’ont pas tort. Je ne vais pas ici mettre en évidence la prolifération des formes de «famille»: il est désormais acquis que les individus peuvent « faire une famille » selon les façons les plus disparates parce que –c’est ce qui est souligné– l’important c’est l’amour.

Dans cette perspective, la famille n’est plus niée, mais elle est placée à côté des nouvelles formes d’expérience relationnelle qui sont apparemment compatibles avec elle, même si en vérité, elles la démontent.

La mondialisation et l’ « individualisation » de la société

Le thème du mariage et de la famille doit être placé dans la perspective du processus d’ « individualisation » de la société contemporaine. Au cours des derniers siècles, nous avons vu s’affirmer la subjectivité, une étape positive car elle a permis l’affirmation de la dignité des individus. Mais l’exaspération de ce processus est en train de porter la société vers une dérive pathologique. Le fameux philosophe français Gilles Lipovetsky parle d’une « deuxième révolution individualiste » avec l’affirmation d’un « individu hypermoderne », comme le souligne ainsi la sociologue française Nicole Aubert. Massimo Recalcati, un psychiatre italien, relève une « exaspération interne » de la modernité, qui est passée de la centralité théologique de Dieu à une centralité morale et psychologique du moi.

En effet, le moi semble l’emporter partout sur le nous et l’individu sur la société, et de même les droits de l’individu semblent prendre le pas sur ceux de la famille. Il devient normal, voire logique, que, dans une culture individualiste, la cohabitation soit préférée au mariage, l’indépendance individuelle à l’interdépendance réciproque. La famille, avec une inversion totale, plutôt que de « cellule de base de la société » est à présent conçue comme « cellule de base de l’individu ».

Chacun des deux conjoints pense à l’autre en fonction de lui-même. Dans la société du bien-être, l’idée –qui est fausse, mais qui est malheureusement désormais largement répandue– que le mariage implique le triste renoncement aux merveilleuses possibilités que la vie individuelle pourrait réserver, a désormais été adoptée. Dans le mariage, chacun cherche sa propre réussite individuelle plutôt que la création d’un « sujet pluriel » qui va au-delà de soi-même et crée un « nous » pour construire ensemble un avenir commun. Le moi, le nouveau maître de la réalité, devient le maître absolu même dans le mariage et dans la famille. Le moi –détaché de toute relation– devient une force de dissolution et non pas de relation, d’exclusion et non pas d’inclusion, de pulvérisation et non pas de solidification. La culture qui en émane exaspère à tel point la notion d’individualité jusqu’à provoquer une véritable idolâtrie du moi. Le sociologue italien, Giuseppe De Rita, parle d’ «égolâtrie », d’un véritable culte du moi.

C’est évident que dans un tel contexte, la famille ne peut pas trouver un horizon dans lequel s’inscrire et qu’elle est encore moins considérée dans sa force effective et sa dignité. Malheureusement, avec l’affaiblissement de la « culture de la famille », c’est aussi celle de la société même qui se dégrade. En effet, ce n’est plus l’ « être ensemble », mais l’ « être séparés » qui devient la principale stratégie que les hommes et les femmes d’aujourd’hui adoptent afin de survivre dans les mégalopoles contemporaines. Partout, il y a une crise de la socialité et des nombreuses formes communautaires qui sont connues jusqu’à présent, des partis historiques à la communauté citoyenne, de la crise de la société des nations à la famille elle-même, conçue en tant que dimension associée de l’existence. Alain Touraine, un sociologue français, parle clairement de La fin des sociétés, avec toutes les conséquences de réorientation que cela comporte.

En confirmation de cette tendance, il est assez inquiétant de relever, en Europe, une augmentation des familles « unipersonnelles ». Si d’un côté, nous assistons à l’effondrement des familles dites traditionnelles (père, mère, enfants, grands-parents, petits-enfants), de l’autre nous voyons augmenter les familles formées par une seule personne. Cela signifie que la diminution des mariages, tant religieux que civils, ne correspond pas à une augmentation d’autres formes de cohabitation, comme par exemple les couples dits de fait ou les couples homosexuels, mais bien à l’augmentation du nombre de personnes qui choisissent au contraire de vivre seules. Quelle en est la raison fondamentale ? Le choix de rester seul signifie que toute liaison liée à un engagement est ressentie comme insupportable, trop lourde. Et la conséquence qui en découle est la tendance à une société qui devient toujours plus dé-familiarisée, composée d’individus qui, s’ils décident de s’unir, le font sans aucun engagement durable. Une telle exaltation de l’individualité conduit inévitablement à la désagrégation de ces relations solides et durables qui sont le fondement de toute construction communautaire. Le « pour toujours », en bref, ne bénéficie plus de la citoyenneté culturelle, sauf lorsqu’il s’agit –et vous me permettrez certainement cette boutade– de notre équipe favorite de football, ici le Standard de Liège.

C’est évident qu’une culture qui exalte l’individualisme jusqu’à l’invraisemblable –avec l’affaiblissement conséquent de toute relation– rend incertains le présent et l’avenir aussi bien des individus que des sociétés. Lorsque Zigmund Baumann parle de la « société liquide », il photographie l’incertitude des relations. Et qu’est-ce que cela signifie que l’incertitude ? Que l’on ne peut avoir confiance en personne. Chacun est à la merci des vagues de sentiments, à la merci de l’instant présent. Les relations stables sont considérées comme impossibles, et il est donc même inutile de les rechercher. En bref, tous plus libres, mais tous plus seuls ! L’on mondialise l’individualisme et l’on éloigne ainsi le rêve d’un destin commun des peuples.

La nécessité d’une « famille »

Pourtant, l’aspiration à des relations affectives durables et capables de nous aider lors des situations difficiles de la vie est inscrite au fond de notre cœur. Toutes les études sociologiques le relèvent. Cela signifie que, lorsque la culture contemporaine promet l’objectif de l’autonomie absolue des individus, en réalité elle ne fait que tromper, car elle propose un objectif qui n’est pas bon. Et de toute façon –et cela est encore pire– elle ne prépare pas à affronter les épreuves et les sacrifices que toute relation durable et véritable exige. Cette tromperie est le résultat d’idéologies faciles dont la dernière, celle qui est prêchée par la révolution sexuelle, reste parmi les plus pernicieuses.

Les effets sont dramatiques : combien de gouffres de douleur et de solitudes y a-t-il dans nos villes ! C’est une véritable dictature de l’individualisme, un pouvoir qui porte atteinte aux êtres chers, aux relations et aux responsabilités. Et cela n’est bon pour personne. Au contraire, cela creuse des gouffres de douleur, en particulier dans ceux qui se séparent, qui s’éloignent, et qui se combattent. Les effets négatifs apparaissent dévastateurs, surtout pour les plus faibles. Ce désir de stabilité, écrit dans les racines de l’âme humaine, est fauché dès qu’il sort à découvert. La culture dominante ne le soutient pas, mais, au contraire, le repousse.

Je le souligne à nouveau : la nécessité de « familiarité » reste de toute façon solide. Elle définit la racine de la personne humaine : nous sommes tous faits pour la communion, et non pour la solitude. C’est ce que montre le récit biblique de la création de l’homme et de la femme. Le livre de la Genèse (Gn 2, 18) raconte que Dieu, après avoir créé l’homme, s’est rendu compte qu’il manquait quelque chose à son chef-d’œuvre : Il n’est pas bon que l’homme soit seul, dit-il. Et il y remédie en créant la femme, une compagne qui sera semblable à lui. Le cœur de cette histoire est évident : la vocation de l’homme n’est pas la solitude, mais la communion. Du reste, il en est ainsi pour Dieu lui-même, qui n’est pas seul, mais trois Personnes : elles sont différentes les unes des autres, mais elles ont chacune besoin l’une de l’autre. Il en est ainsi pour l’homme. Chacun a besoin de l’autre pour être complet. Nul ne peut exister seul. Dans le récit du chapitre premier de la Genèse (Gn 1, 27), l’auteur sacré souligne cette dimension de communion : Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu, il le créa homme et femme. La personne humaine, depuis les origines, n’est pas un individu, mais un « nous » : le « moi » et l’autre sont complémentaires l’un envers l’autre. Le moi sans l’autre n’est pas une image complète de Dieu, qui est au contraire le « nous », l’union complémentaire entre l’homme et la femme. Par conséquent, dans la création elle-même, l’autosuffisance est niée et la nécessité du « nous », de la communion, est au contraire écrite. Et la famille est une réalisation exemplaire. Je crois qu’il est important d’affirmer que, malgré les épreuves difficiles auxquelles est soumise la famille, elle reste le génome irremplaçable de la société humaine.

Si nous voulons rendre solide la société, il faut faire de même avec la famille. C’est dans la famille que l’on commence à construire et à promouvoir le « nous » de l’humanité. Cette perspective est d’autant plus urgente dans le contexte de la mondialisation et dans celui de la société contemporaine. La dimension « familiale », que l’on apprend dans la famille, doit s’élargir comme les vagues aux différentes formes de société jusqu’à joindre aux familles des peuples. Il y a comme un fil conducteur qui lie la « famille domestique » à la « famille des peuples ». Les traits de la « familiarité » représentent un grand défi face à l’anonymat et à l’individualisme des sociétés contemporaines et des grandes régions métropolitaines. L’Église, « famille de Dieu », et les familles chrétiennes sont appelées à une grande tâche : devenir un ferment de « familiarité » entre les peuples. Affaiblir la famille signifie être à la merci des sentiments, de leur instabilité et de l’incertitude. Ainsi, la réflexion de Benoît XVI, qui reliait l’éclipse de la famille dans la société contemporaine à l’éclipse de Dieu, est tout à fait significative. Sans une référence à l’Au-delà (avec une majuscule), il est difficile qu’elle puisse comprendre l’autre que soi.

La société mondialisée sera en mesure de trouver un avenir solide de civilisation si et dans la mesure où elle sera capable de promouvoir une nouvelle culture de la famille. En effet, aucune autre forme de vie ne peut réaliser ces biens relationnels que la famille crée. Elle est unique dans sa capacité de génération des relations, des relations entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants, entre les relations qui se propagent au sein des familles. Dans la vie familiale, l’on apprend le nous de l’aujourd’hui et l’on jette les bases pour l’avenir avec la procréation des enfants. Ainsi, le Pape François réaffirme que la famille est le lieu où l’on apprend à aimer, le centre naturel de la vie humaine. Elle est faite de visages, de personnes qui aiment, qui dialoguent, qui se sacrifient les unes pour les autres et qui défendent la vie, en particulier la plus fragile, la plus faible. On pourrait dire, sans exagérer, que la famille est le moteur du monde et de l’histoire.

En voulant reprendre l’image biblique que je viens d’évoquer, l’on pourrait dire que nous sommes aujourd’hui dans une ligne de faîte historique très délicate que nous pouvons ainsi simplifier de façon synthétique : d’une part, il y a l’affirmation biblique selon laquelle : Il n’est pas bon que l’homme soit seul (d’où l’origine de la famille et de la société elle-même); de l’autre, tout à fait à l’opposé, celle que la culture contemporaine propose, à savoir : Il est bon que l’individu soit seul (à partir de laquelle dérive l’individualisme social et économique).

L’Évangile de la famille

C’est dans ce contexte que se dessine pour nos Églises l’urgente et grave responsabilité de témoigner de l’Évangile de la famille. Il est, en effet, urgent d’affirmer que la famille est une bonne nouvelle pour notre société mondialisée et individualiste. Lorsque l’apôtre Paul parlait du mariage en le reliant à ce « grand mystère » qui est la relation entre le Christ et l’Église (Ep 5,32), il voulait l’inscrire dans le dessein salvifique de Dieu pour l’humanité entière. L’Église, la communauté chrétienne, est la dépositaire d’un « trésor » extraordinaire que le Seigneur lui a remis –à savoir le mariage et la famille qui en découle– qui s’est, entre autre, enrichi au cours des siècles avec la longue histoire de la sainteté, de la pensée théologique et de la sagesse qui doivent être transmises à la société toute entière.

C’est un trésor qui trouve sa source originelle dans le mystère même de la Trinité, dans ce « Nous » qui est l’amour, la relation et le don. Jean-Paul II écrivait : Dieu est amour (1 Jn 4,8) et il vit en lui-même un mystère de communion personnelle d’amour. En créant l’humanité de l’homme et de la femme à son image et en la conservant continuellement dans l’être, Dieu inscrit en elle la vocation, et donc la capacité et la responsabilité correspondantes, à l’amour et à la communion. L’amour est donc la vocation fondamentale et innée de tout être humain (Familiaris consortio, 11). Nous pouvons dire que le mariage est comme un « sacrement primordial » dans le dessein de la création et il devient un « sacrement de la grâce » dans celui de la rédemption.

Nous devons être conscients de ce grand trésor de l’amour que Dieu a donné à son Église. Il ne s’agit pas tant d’une doctrine que plutôt d’un don à accueillir. Il est décisif que les chrétiens, en particulier les époux chrétiens et les familles chrétiennes, vivent ce trésor et le fassent resplendir comme une belle et passionnante réalité. Dans un monde marqué par la solitude et la violence, la famille et le mariage chrétiens doivent être une « bonne nouvelle » qui aide ce nouvel humanisme dont la société contemporaine a extrêmement besoin. Le moment est d’ailleurs favorable, non pas parce qu’il est simple de communiquer cette bonne nouvelle, mais parce que c’est la seule réponse vraiment efficace à la nécessité d’amour qui provient du monde entier.

Les familles chrétiennes, même avec toutes les faiblesses qui marquent leurs vies, racontent beaucoup d’histoires de fidélité envers Dieu, et qui sont parfois marquées par l’héroïsme. Ces histoires familiales maintiennent en vie le monde et l’Église elle-même, littéralement génération après génération. Elles montrent que la vocation au mariage et à la famille réalise le lieu d’une alliance extraordinaire dans laquelle l’attraction réciproque devient même la transmission du don de la vie et l’engagement à la protéger, à la faire grandir et à l’accompagner avec amour. Chaque fois que naît un petit garçon, une petite fille, la famille ouvre pour la société le lieu et le temps pour apprendre une amitié renouvelée et une bienveillance entre les personnes.

Ces paroles, que l’archevêque Romero prononça dans l’homélie de la messe pour un prêtre assassiné par les escadrons de la mort, sont emplies de signification : Le Concile Vatican II appelle aujourd’hui tout le monde à être des martyrs, c’est-à-dire à donner sa vie pour les autres. Pour certains, cela signifie même d’aller jusqu’à verser leur propre sang, tel ce prêtre. Mais, de toute façon, nous sommes tous appelés à donner notre vie pour les autres. Comme le fait, par exemple, une mère qui conçoit un enfant, le porte et le protège en son sein des mois durant, lui donne le jour, l’allaite et le fait grandir… Cette mère –terminait ainsi Mgr Romero– est une martyre parce qu’elle est en train de donner sa vie à cet enfant. Je crois que le prochain Synode doit avant tout susciter un hommage et une admiration pour les nombreuses familles chrétiennes qui vivent –même avec toutes les limites– ce témoignage d’amour.

La communauté chrétienne et la famille

La famille a elle aussi besoin d’une aide qui la soutienne, et qui la fasse même vivre. Comme il n’est pas bon que l’homme soit seul, ainsi il n’est pas bon que la famille soit seule. Il peut y avoir un individualisme familial qui conduit à l’isolement. Il est indispensable de promouvoir une culture de l’amour comme un don, comme un service envers les autres. Même la famille ne doit pas vivre seulement pour elle-même, mais pour l’édification d’un au-delà. C’est aussi pour cette raison que l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à sa femme (Jn 2,24). L’amour placé dans le cœur de la famille pousse toujours à aller au-delà des frontières. Mais il y a un don crucial pour la famille chrétienne, à savoir l’Église. La famille a besoin de l’Église, de la communitas, pour éviter d’être à la merci des vagues de l’individualisme. Dans un certain sens, le roc sur lequel fonder la famille est la communauté chrétienne. Dans la tradition de l’Église, cela est parfaitement clair. Il suffit de lire les évangiles pour voir les limites de la famille quand elle ne permet pas l’au-delà de soi.

Jean Chrysostome avait deviné la corrélation entre la famille et la communauté chrétienne : entre l’église de la maison (domestique) et l’église de la ville. L’une a besoin de l’autre. Et toutes deux sont innervées par cet amour qui les conduit à ne pas se replier sur elles-mêmes. Le nouveau contexte culturel et les nombreux problèmes qui sont encore non résolus demandent à nos Églises le courage et l’audace de proposer à nouveau le message élevé du mariage et de la famille, avant tout par l’exemple, mais aussi avec une courageuse action culturelle. Une pastorale familiale renouvelée dans tous ses aspects et audacieuse dans ses deux perspectives –celle du témoignage joyeux et celle de l’action culturelle qui aide la société à être humaine– est donc urgente.

Il est crucial de tisser le dialogue avec la société d’aujourd’hui. Je pense, par exemple, à la plus grande prise de conscience de la dignité que l’homme et la femme ont de leur propre subjectivité, ou encore à la valorisation de la femme même dans la vie de l’Église. Nous ne devons pas être soumis, mais offrir certainement une perspective plus riche du mariage et de la famille à une société qui risque de se pulvériser dans un triste individualisme. Il y a aussi un bon nombre de questions d’ordre culturel et politique que nous ne pouvons pas ne pas étudier. Je pense, par exemple, à la question de l’identité de genre, à savoir de ce que signifie aujourd’hui être un homme et être une femme. La destruction de la spécificité sexuelle, telle que proposée par la nouvelle culture du genre, qui triomphe aujourd’hui dans tous les contextes internationaux, doit trouver des réponses claires et convaincantes de notre part. Comme est en outre cruciale la question de la transmission culturelle entre les générations, et donc également de la transmission de la foi. Sans famille –et en particulier sans les femmes– il est, de fait, impossible de transmettre la foi à la génération qui vient.

D’autres sujets devraient être inclus dans une pastorale de la famille plus attentive à la réalité contemporaine : les droits des individus; le droit des enfants à naître, à grandir et à vivre dans l’amour et dans la dignité toute leur vie; le droit de mourir sans être tué; le droit des malades à être soignés d’une manière attentive; le droit d’avoir un travail digne et sûr; le droit de la famille de ne pas être exploitée par la dictature du profit financier; le droit d’avoir du repos et de ne pas être réduit en esclavage par le rythme du travail afin de produire sans aucune halte, et ainsi de suite.

Il s’agit d’un domaine vaste et complexe qui nécessite des interventions culturelles et politiques aussi bien que spirituelles. Il doit en jaillir une nouvelle sagesse, une nouvelle force, aptes à promouvoir et à défendre le mariage, la famille et la vie. Si nous sommes capables de commencer ensemble ce mouvement de promotion et de défense du mariage et de la famille, nous pourrons impliquer aussi les autres traditions religieuses, à partir du judaïsme, et les humanistes honnêtes, afin que ce patrimoine commun de l’humanité puisse aider les peuples eux-mêmes à devenir une famille où les différences savent vivre ensemble dans la paix.

Chers amis, il s’agit d’une action difficile et complexe, mais qui ne peut pas être reportée. Il faut une nouvelle alliance entre la famille et l’Église pour montrer la beauté du « nous » à une société attristée dans son orgueil myope. C’est une tâche, à la fois grande et fascinante, que le Seigneur met dans nos mains!

+ Vincenzo Paglia
Président du Conseil pontifical pour la famille

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En téléchargement: la synthèse de la conférence et les questions-réponses qui ont suivi la conférence: Synthèse – Questions

Lors de sa visite, Monseigneur Paglia a été interviewé par plusieurs médias : pour les écouter, cliquez sur les liens suivants :

– l’interview vidéo de Pascal André pour les Médias catholiques : http://info.catho.be/2014/05/27/la-famille-terreau-de-la-solidarite/#.U5bPj-lZqUk

– l’interview par Jean-Pol Hecq pour « Et dieu dans tout ça? » : http://www.rtbf.be/radio/player/lapremiere?id=1931478&e=

– l’interview de Ralph Schmeder pour RCF Liège :  http://www.rcf.fr/radio/rcfliege/emission/181590/831145

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Mgr Delville accueille Mgr Paglia!

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Famille chrétienne ? L’Évangile de la famille dans un monde globalisé, en route vers le synode sur la famille

Tel est le thème que développera Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la Famille, lors d’une conférence qu’il donnera en l’église Saint-Jacques à Liège le lundi 26 mai prochain à 20h.

Voici ce qu’écrit Mgr Delville à propos de cette conférence, dans le dernier numéro (mai-juin) d’Eglise de Liège:

Durant ce temps pascal, le diocèse de Liège aura l’occasion de recevoir Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, le lundi 26 mai à 20h à l’église Saint-Jacques à Liège. Il parlera de l’impact de la mondialisation sur la famille et de l’évangile de la famille, c’est-à-dire de la bonne nouvelle que représente la famille. Aujourd’hui, face aux nombreux problèmes que connaît la famille, ce témoignage me paraît très utile, pour intégrer dans une vision de miséricorde les nouveaux profils de la famille, en particulier la place des personnes âgées, des familles recomposées, des divorcés remariés, et surtout l’abandon du mariage dans la plupart de nos sociétés. Il permettra de préparer le synode des évêques sur la famille, en octobre prochain, après la consultation qui nous a été proposée et qui a été bien reçue.

Pour en savoir plus sur notre orateur du jour, vous pouvez vous reporter à son blog et, notamment, au texte d’une conférence que Mgr Paglia a donnée au Collège des Bernardins (Paris) le 25 juin 2013.

http://www.vincenzopaglia.it/index.php/la-famille-reve-et-ressource-de-la-societe.html

Mgr Paglia était l’un des trois évêques « consécrateurs » de Mgr Delville le 14 juillet dernier!

AfficheConfMgrPaglia